Signification des fleurs : le répertoire fleur par fleur, sourcé
Ce que chaque fleur signifie selon les recueils du XIXe siècle, attribué et daté — pas une tradition universelle. Rose, chrysanthème, muguet et leurs sources.
Il n’existe pas une signification par fleur. Il existe des recueils datés, publiés par des auteurs identifiables, qui se contredisent d’un livre à l’autre — parfois dans le même pays et la même décennie. C’est la démonstration centrale de Beverly Seaton dans The Language of Flowers: A History (University Press of Virginia, 1995). Cette page ne donne donc jamais un « sens » de fleur : elle indique qui a écrit quoi, quand. Pour l’histoire du genre éditorial lui-même, voir le langage des fleurs.
« Le langage des fleurs est une tradition ancestrale, venue de Turquie ou de l’époque victorienne. »
Les lettres de Lady Mary Wortley Montagu, écrites depuis Constantinople en 1717-1718 et publiées en 1763, décrivent le sélam ottoman — un jeu de rimes, pas un code floral. Le « langage des fleurs » tel qu’on le connaît est un genre éditorial français, dont l’ouvrage fondateur est Le Langage des fleurs de « Charlotte de Latour » (pseudonyme généralement attribué à Louise Cortambert), Paris, Audot, 1819.

Pourquoi il n’existe pas UNE signification par fleur
Un genre éditorial né en 1819, pas une tradition immémoriale
Le point de départ documenté est un livre : Le Langage des fleurs, signé « Charlotte de Latour » — pseudonyme généralement attribué à Louise Cortambert — publié à Paris chez Audot en 1819. Ce que les dizaines de recueils ultérieurs propagent n’est pas un savoir transmis oralement depuis l’Antiquité : c’est le succès commercial d’une formule de librairie, reprise, augmentée et concurrencée pendant tout le XIXe siècle. L’histoire complète de cette expansion est traitée sur la page consacrée au langage des fleurs ; ici, on regarde seulement ce que ces livres ont écrit, fleur par fleur.
Ce que montre Beverly Seaton : les dictionnaires floraux se contredisent
Beverly Seaton établit dans The Language of Flowers: A History (University Press of Virginia, 1995) que les dictionnaires floraux du XIXe siècle ne s’accordent pas entre eux. Ce n’est pas une nuance d’érudit : c’est ce qui interdit d’écrire « le lierre signifie X ». On peut seulement écrire « tel recueil, telle année, donne X ». Le répertoire ci-dessous met deux recueils français côte à côte pour rendre cet écart visible ligne par ligne.
Le malentendu de l’origine « turque »
L’origine orientale est l’erreur la plus répandue sur ce sujet. Elle remonte aux lettres de Lady Mary Wortley Montagu, écrites depuis Constantinople en 1717-1718 et publiées en 1763. Ces lettres décrivent le sélam ottoman : un jeu fondé sur la rime entre le nom d’un objet et un vers, où l’objet peut être une fleur mais aussi tout autre chose. Ce n’est pas un code floral, et rien n’y ressemble au dispositif « une fleur = un sentiment » des recueils français du XIXe.
Répertoire fleur par fleur : deux recueils français mis côte à côte
Les correspondances ci-dessous ont été relevées directement dans deux ouvrages consultés en fac-similé sur archive.org le 27 août 2026 :
- Charlotte de Latour, Le langage des fleurs, Paris, Garnier, édition de 1854 — édition ultérieure de l’ouvrage fondateur de 1819 ; les sens y figurent sous le titre de chaque chapitre et dans le « Dictionnaire du langage des fleurs » placé en fin de volume.
- Pierre Zaccone, Nouveau langage des fleurs, Paris, V. Lecou, 1853 — recueil concurrent, publié un an plus tôt, qui donne pour chaque fleur une entrée de la forme « FLEUR. — SENS. ».
Aucune de ces correspondances n’est universelle ni intemporelle : chacune vaut pour son livre, sa langue et sa date. Là où les deux recueils divergent, la divergence est indiquée.
| Fleur | Latour, éd. 1854 (Garnier) | Zaccone, 1853 (V. Lecou) | Écart |
|---|---|---|---|
| Absinthe | Absence | Amertume, tourments d’amour | Contradiction |
| Aster | Arrière-pensée (aster à grande fleur) | Élégance | Contradiction |
| Lierre | Amitié | Attachement | Écart |
| Souci | Peine, chagrin | Inquiétude | Écart |
| Thym | Activité | Émotion spontanée | Contradiction |
| Troène | Défense | Jeunesse | Contradiction |
| Tulipe | Déclaration | Grandeur, magnificence | Écart |
| Narcisse | Égoïsme | Amour-propre, fatuité | Voisin |
| Violette | Modestie | Modestie | Accord |
| Myosotis | Ne m’oubliez pas | Ne m’oubliez pas | Accord |
| Lis | Majesté | Majesté | Accord |
| Acacia | Amour platonique | Affection pure, amour platonique | Accord |
| Laurier | Gloire (laurier franc) | Triomphe, gloire | Accord |
| Chèvrefeuille | Liens d’amour (des jardins) | Liens d’amour | Accord |
| Jasmin | Amabilité (jasmin blanc) | Amabilité | Accord |
| Muguet | Retour du bonheur (muguet de mai) | Pas d’entrée relevée | Absence |
| Rose mousseuse | Amour, volupté | Volupté | Accord |
| Chrysanthème | Pas d’entrée relevée | Pas d’entrée relevée | Absence des deux |
Relevé effectué le 27 août 2026 sur les fac-similés archive.org des deux ouvrages. La mention « pas d’entrée relevée » signale que la fleur n’a pas été trouvée dans le corps ou la nomenclature de l’ouvrage consulté — elle ne prouve pas qu’aucune autre édition ne la traite.
Rose : traitée à part
Zaccone (1853) ouvre son entrée « ROSE » sur « beauté, amour », puis décline la fleur par variétés — rose blanche, rose mousseuse, rose de Provins, rose musquée, rose pompon, rose trémière — avec un sens distinct pour chacune. Latour, dans son édition de 1854, procède de même en séparant notamment la rose mousseuse. La rose est donc, à elle seule, un cas trop dense pour ce répertoire : elle est traitée dans la page consacrée à la symbolique de la rose.
Chrysanthème : la fleur que les recueils ne portent pas
Le résultat le plus instructif de ce relevé est une absence. Le chrysanthème — aujourd’hui la fleur la plus immédiatement « signifiante » de France — n’a d’entrée ni chez Latour (éd. 1854) ni chez Zaccone (1853). Sa charge actuelle ne vient donc pas des dictionnaires floraux du XIXe siècle : elle vient d’un usage social postérieur, décrit ci-dessous.

Les usages sociaux documentés, à ne pas confondre avec le « sens » livresque
Une fleur peut avoir une charge forte dans une société sans qu’aucun recueil ne la lui ait attribuée. Ces charges viennent d’un usage collectif, souvent daté avec précision — et elles se contredisent d’un pays à l’autre, ce que le « sens » livresque ne fait pas apparaître.
Chrysanthème : Toussaint française, emblème impérial japonais
En France, l’usage se fixe après 1919 : les autorités invitent alors à fleurir les tombes des soldats de la Grande Guerre pour le 11 novembre, et le chrysanthème, qui fleurit à cette saison, s’installe dans cet emploi. Au Japon, la même fleur est l’emblème impérial — le sceau du chrysanthème. Même espèce, deux charges opposées, chacune tenant à une culture et à une époque. C’est l’illustration la plus nette de la thèse de cette page : ce n’est jamais la fleur qui porte le sens, c’est le groupe qui l’emploie.
Muguet du 1er mai
L’usage français d’offrir du muguet le 1er mai est un usage populaire du XXe siècle. Il coexiste, sans en dériver, avec le « retour du bonheur » que Latour donnait au muguet de mai dans son édition de 1854 : la date de l’usage et la ligne du recueil sont deux faits distincts, séparés de plusieurs décennies.

Rose rouge, bouquet de mariée, nombre de fleurs
Les emplois contemporains de la rose — Saint-Valentin, bouquet de mariée, nombre de tiges pair ou impair selon les pays — relèvent eux aussi de l’usage social et non des dictionnaires floraux. Ils sont traités dans la page sur la symbolique de la rose. Sur la part que joue la couleur elle-même dans ces emplois, voir la signification des couleurs et, pour le cas précis du rouge, la signification de la couleur rouge.
Une confusion à écarter : la fleur de vie
La fleur de vie est une figure géométrique faite de cercles entrelacés. Elle ne relève ni de la botanique ni du langage des fleurs et n’apparaît dans aucun des deux recueils examinés ici. La proximité des mots ne fait pas une proximité de sujet : elle est mentionnée uniquement pour être écartée.
Ce qu’on ne sait pas
- Les correspondances ci-dessus ont été relevées dans une édition de 1854 de Latour, pas dans l’édition originale de 1819 : on ignore lesquelles de ces lignes figuraient déjà dans la première édition et lesquelles ont été ajoutées ou modifiées au fil des rééditions.
- On ignore combien d’autres recueils français ou anglais du XIXe siècle attribuent d’autres sens encore aux mêmes fleurs. Seaton (1995) atteste le phénomène de contradiction comme général, mais ne fournit pas d’inventaire comparatif exploitable tel quel.
- « Pas d’entrée relevée » n’est pas « pas d’entrée » : le relevé porte sur un fac-similé océrisé, et une entrée mal reconnue par la machine peut avoir échappé au balayage.
- On ne dispose d’aucune source primaire directe sur le sélam ottoman lui-même — seulement de la description qu’en donnent les lettres de Montagu, publiées en 1763. Le détail exact du jeu de rimes reste hors de portée.
- On ignore par quel chemin précis la charge funéraire du chrysanthème s’est installée en France entre 1919 et aujourd’hui : la date d’origine est documentée, pas la diffusion.
Questions fréquentes
Quelle est la vraie signification d’une fleur ?
La question n’a pas de réponse au singulier. Une fleur n’a pas de signification propre : elle a des attributions, faites par des auteurs identifiés à des dates identifiées, et ces attributions se contredisent — c’est ce qu’établit Seaton (1995). La seule formulation exacte est « selon tel recueil, telle année ».
Le langage des fleurs vient-il de Turquie ?
Non. Les lettres de Lady Mary Wortley Montagu (écrites 1717-1718, publiées 1763) décrivent un jeu de rimes ottoman, le sélam, où l’objet cité peut être une fleur parmi d’autres choses. Le dispositif « une fleur = un sentiment » est une invention éditoriale française dont le point de départ documenté est l’ouvrage de 1819.
Pourquoi le chrysanthème est-il lié au deuil en France ?
Parce qu’un usage s’est fixé après 1919, quand les autorités ont invité à fleurir les tombes des soldats de la Grande Guerre pour le 11 novembre. Aucun des deux recueils du XIXe siècle examinés ici ne lui donne d’entrée. Au Japon, la même fleur sert d’emblème impérial.
Sources
- Charlotte de Latour [pseudonyme généralement attribué à Louise Cortambert], Le Langage des fleurs, Paris, Audot, 1819 — ouvrage fondateur du genre. Relevé effectué sur l’édition Paris, Garnier, 1854, fac-similé archive.org. Consulté le 27 août 2026.
- Pierre Zaccone, Nouveau langage des fleurs, Paris, V. Lecou, 1853, fac-similé archive.org. Consulté le 27 août 2026.
- Beverly Seaton, The Language of Flowers: A History, University Press of Virginia, 1995.
- Lady Mary Wortley Montagu, lettres écrites depuis Constantinople en 1717-1718, publiées en 1763.
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